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Scientibilité Arts · Sciences · Récits

Hypothèse 01 · Femmes et sciences

Et si le manque de femmes en science n’était pas dû à leur manque d’attirance pour ces matières, mais à l’injonction d’être tournées vers l’autre ?

Texte exploratoire. Il s’agit ici d’une hypothèse de travail, non d’une conclusion scientifique établie.

L’hypothèse reçue : les femmes sont moins nombreuses en sciences parce qu’elles seraient moins attirées par les mathématiques, moins à l’aise avec l’abstraction, moins naturellement portées vers les disciplines exactes. Cette explication reste tenace dans les représentations collectives : dans les orientations, les conversations ordinaires, parfois jusque dans la manière dont certaines femmes décrivent elles-mêmes leurs choix.

L’hypothèse alternative proposée ici : les femmes quittent les sciences — ou n’y entrent pas — non pas seulement parce qu’elles manqueraient d’aptitudes ou d’intérêt, mais parce que les récits et les attentes sociales les placent plus volontiers dans des rôles de soin, d’attention aux autres et de disponibilité relationnelle que dans des activités perçues comme abstraites, conceptuelles ou entièrement tournées vers un objet.


L’attention permanente aux autres, à leurs besoins, à leur confort, à leur progression, n’est pas une faiblesse. C’est une compétence réelle, complexe, et socialement distribuée de manière inégale. Les femmes apprennent souvent très tôt à surveiller l’état émotionnel des groupes qu’elles habitent, à réparer avant que cela casse, à cimenter les liens, à gérer les silences.

Dans une équipe de recherche, cette compétence est précieuse — et largement invisible. Elle ne figure pas sur les publications. Elle est rarement cotée dans les évaluations. Elle peut pourtant absorber du temps, de l’énergie et une part considérable de l’attention disponible.

Le problème devient plus large encore hors du travail : il faut être présente pour les enfants, les parents vieillissants, les proches en difficulté, les ami·e·s en souffrance. Une part de cette disponibilité est librement choisie ; une autre résulte d’attentes sociales si anciennes qu’elles peuvent sembler naturelles.


Si l’hypothèse est juste, plusieurs conséquences s’ensuivent.

Premièrement : sortir les femmes des sciences n’est pas seulement une injustice faite aux femmes. C’est aussi se priver de personnes capables de rendre des environnements de travail plus vivables, plus humains et parfois plus collectivement productifs.

Deuxièmement : retenir les femmes en sciences sans s’attaquer à la manière dont ce travail relationnel est distribué et valorisé risque simplement de les épuiser plus vite, dans des structures qui continuent d’extraire leur attention sans la reconnaître.

Troisièmement : une transformation réelle supposerait peut-être moins de demander aux femmes d’adopter les codes historiquement masculins que de redistribuer les qualités assignées à chacun. Libérer les hommes de l’injonction d’être durs, autonomes et peu vulnérables pourrait aussi libérer les femmes de l’obligation symétrique d’être toujours disponibles, conciliantes et attentives.

Plutôt que de transformer les femmes en caricatures de dureté, on peut préférer demander aux hommes de s’autoriser davantage l’attention à l’autre, la sensibilité, la poésie et la délicatesse. Peut-être qu’à ce moment-là, une partie de la question de l’attrait pour les sciences cessera d’être genrée.


Je ne sais pas si cette hypothèse est vraie. C’est précisément la raison de sa présence ici. Elle me semble toutefois suffisamment plausible pour mériter d’être examinée autrement que comme une simple variation sur le thème du « goût des filles pour les sciences ». Elle a surtout une propriété intéressante : elle ne demande pas d’abord aux femmes d’être différentes. Elle demande aux structures et aux normes relationnelles de le devenir.

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